La laicité

Conférence de Guy Garnier,

donnée le 12 déc. 1998, à Aix-en-Provence, pour La Libre Pensée 13 / Aix-en-Provence (groupe Francisco Ferrer)

A. Remarques générales

(1). ON M’A PRESENTE COMME “ PRESIDENT D’HONNEUR » de la Fédération des A.I.L. des Bouches-du-Rhône ” [Ligue de l’enseignement des BdR]. C’est un titre que je ne renie pas, bien au contraire. Cette appartenance au mouvement laïque créé par Jean Macé a enrichi ma vie et a, sans doute, influencé ma vision des choses. Je voudrais dire, cependant, comme je me crois laïque donc libre, que ce propos est mon propos et n’est pas obligatoirement le reflet exact des idées développées par La Ligue.

(2). DES INTERVENTIONS DIVERSES. VOICI, depuis une année, la troisième intervention qu’on me demande de faire devant des publics différents. Ce qui marque, peut-être, un renouveau d’intérêt pour cette notion. Il y a quelques années seulement, ce n’était pas toujours bien reçu de s’affirmer publiquement comme Laïque. Maintenant le mot est banalisé, souvent employé, je ne craindrais pas de dire, à tort et à travers, par n’importe qui. Peut-être ne s’agit-il que d’une tentative de récupération d’une forme, d’un mot, plus que d’une pensée profonde et d’un désir profond de vivre la Laïcité ? A l’heure actuelle, on en appelle à la Laïcité, sous son seul aspect de la neutralité souvent, chaque fois qu’on croit ses intérêts personnels menacés. N’a-t-on pas vu, l’extrême droite, même, crier à l’atteinte à la Laïcité ?

Ce n’était pas, bien sûr, le cas des organismes qui m’ont invité.

 

(a). JE SUIS INTERVENU, EN SEPTEMBRE DERNIER, lors de la création d’un « Cercle Républicain » (d’Eyragues, près de Châteaurenard), dans le nord du département. Les initiateurs de ce cercle, dans un village de cette zone qu’on a appelée autrefois « la Vendée provençale », voulaient ainsi marquer leur appartenance au mouvement laïque en même temps qu’ils affirmaient leur volonté de défendre la République qu’ils estimaient menacée par le développement, dans cette partie du département, d’un parti dont les convictions, mais aussi les comportements, là où il s’est implanté ne sont pas particulièrement républicains. Vous avez compris duquel il s’agit. On m’a demandé de parler de « La laïcité et des valeurs républicaines ». Il est évident que le lien est étroit entre la Laïcité et ces valeurs et que la Laïcité se conçoit difficilement sans la Liberté, l’Egalité et la Fraternité et qu’à l’inverse la Laïcité se nourrit de leur contenu.

 

(b). AU COURS DU MOIS DE NOVEMBRE 1998, au nom de la « Fédération des Amis de l’Instruction Laïque des Bouches-du-Rhône », c’est à dire de l’instance locale de « La Ligue de l’Enseignement et de l’Education Permanente », je suis intervenu dans une table ronde organisée par « Les Enseignants Chrétiens de l’Ecole Publique ». Oui, ils existent. Cette table ronde comprenait des membres de cette association, un pasteur protestant et le représentant de la « Ligue de l’Enseignement » que j’étais. Le panel était certes incomplet, on aurait aimé y voir la représentation d’autres religions et / ou d’autres mouvements. Certains d’entre-vous ont assisté à cette rencontre dont le thème était : « Vivre la Laïcité ». Mon propos n’a pas été très différent de celui que j’ai tenu dans le nord du département. Il s’agissait de montrer qu’au-delà des croyances personnelles des uns et des autres, la Laïcité porteuse des valeurs républicaines permettait de vivre ensemble, sous réserve d’un respect réciproque et absolu de l’autre.

 

(c). ME VOICI, AUJOURD’HUI, DEVANT VOUS DONT LA LAÏCITE est une préoccupation quotidienne. Autre public. Vous trouverez, peut-être, que c’est plus normal.

 

(d). SI JE VOUS AI DIT TOUT CELA, C’EST SIMPLEMENT pour illustrer le fait, qui n’est pas évident pour tout le monde, que la Laïcité ne s’oppose pas à telle ou telle partie de la société, mais qu’elle est ouverte à ceux qui se réclament de ses valeurs qui, en fait, adhèrent aux valeurs de la République. Elle est capable de faire vivre ensemble les citoyens authentiques. Aucune église, aucune caste, aucune « chapelle », aucun parti politique, aucune croyance, aucune idéologie, etc., groupements nécessairement exclusifs, ne peuvent prétendre faire vivre ensemble, harmonieusement, les différentes composantes de la communauté..

EN FAIT, LA LAÏCITE N’APPARTIENT A PERSONNE. Elle peut-être revendiquée par ceux qui veulent vivre ensemble sans tricher, sans arrière-pensées, dans le respect absolu et réciproque de l’autre. Nous y reviendrons.

B. La Laïcité

Essayons d’examiner, tout de même, ce qu’on entend, ce que j’entends, par Laïcité.

(1). IL FAUT D’ABORD PRECISER, ce qui pour vous est évident sans doute, que la Laïcité n’est pas une religion. Ce n’est pas une croyance qui s’opposerait à d’autres croyances. la Laïcité ne se fonde pas sur une idée qui dépasserait l’homme. La Laïcité n’a pas de dogmes. Il n’y a pas de foi laïque. La Laïcité n’a pas de textes sacrés, pas de prophètes, pas de saints, pas de prêtres. Elle n’a pas d’églises. Si l’on cite, de temps en temps, des écrivains, des penseurs, des philosophes, des historiens, comme des pioniers de la Laïcité, ce ne sont ni des prophètes ni des prêtres, ils n’apportent pas la vérité ce ne sont que des témoins d’une inquiétude, d’une recherche. La Laïcité ne se réfère pas à une vérité définitive, elle est, au contraire, le doute en action, le doute permanent, la recherche continue d’une vérité qui ne peut être que relative.

 

(2). S’IL N’EST PAS NECESSAIRE, sans doute, de préciser que LA LAÏCITE N’EST PAS UNE RELIGION, il peut s’avérer par contre nécessaire de préciser dans quelques cas, qu’elle n’est pas une anti-religion. ELLE EST, CERTES, ANTICLERICALE, MAIS PAS ANTIRELIGIEUSE. Il faut entendre par « cléricalisme » : « La tentation ou la tentative, pour les clercs d’exercer sur la société civile une influence ou un pouvoir en vertu de leur ministère. Tantôt, ils useront de leurs armes spirituelles pour régenter les esprits, les mœurs, le gouvernement ; tantôt, ils s’appuieront sur les gouvernants pour imposer leur religion ». (R.Remond). La Laïcité ne combat pas les religions, elle combat le cléricalisme.

 

(3). LA LAÏCITE N’EST PAS DAVANTAGE UNE IDEOLOGIE. Si on consulte un dictionnaire, on trouve à l’entrée « idéologie » : « Système d’idées, d’opinions constituant une doctrine politique ou sociale qui inspire les actes d’un gouvernement, d’un parti, d’une classe sociale, etc. ». Ou, encore,  » Doctrine fondée sur des idées sans rapport avec des faits réels ». Je dirais : une doctrine, une croyance fondée sur une idée non démontrée, sur une hypothèse, sur un désir, une volonté, sur un espoir, etc.. Les idéologies tendent à se traduire concrètement dans la réalité. Le « libéralisme économique » se fonde sur l’idée, non démontrée, que la libre entreprise, la libre concurrence doivent conduire à un progrès de la société. Le « racisme » se fonde sur une idée, que nous savons fausse tout de même, la supériorité de certains hommes par rapport à d’autres. On pourrait continuer à donner des exemples, pas tous négatifs tout de même… . La Laïcité n’entre pas dans cette définition d’une idéologie. Elle ne privilégie aucune structure sociale qui serait la meilleure. Cela ne doit pas l’empêcher d’en récuser certaines qui ne respecteraient pas l’homme.

 

(4). LA LAÏCITE N’EST PAS, NON PLUS, UNE PHILOSOPHIE, si la philosophie est  » un ensemble de conceptions et de croyances portant sur le principe des êtres et des choses, sur le rôle de l’homme dans l’univers ». Ou, encore, suivant Cournot  » La philosophie diserte sur l’origine de nos connaissances, sur les principes de la certitude et cherche à pénétrer dans la raison des faits sur lesquels porte l’édifice des sciences positives ». La Laïcité n’explique pas l’Homme. La Laïcité a besoin de la philosophie, science des principes et des causes. Elle a besoin de la réflexion philosophique. Ses apports critiques lui sont nécessaires, mais elle n’est pas, elle-même, un système philosophique, au sens où on dirait la philosophie de Platon, de Descartes ou de Bergson.

 

(5). La Laïcité est peut-être, alors, autre chose. Elle est, peut-être, simplement, mais ce simplement n’est pas péjoratif, UNE FAÇON DE VIVRE, UNE FAÇON DE SE COMPORTER EN SOCIETE. C’est une volonté permanente de rester en éveil, de réfléchir et d’agir, de lutter contre l’arbitraire, contre l’injustice, pour la liberté et pour l’égalité des citoyens. Je citerais, là, un texte d’études de la « Ligue », texte de 1986. « La Laïcité, dans une société démocratique en constant état de veille, est une praxis de l’égalité, c’est à dire une volonté permanente de réfléchir et d’agir sur la cohérence d’un gigantesque ensemble de socialisation des individus (l’enseignement, la formation, la communication, l’action sociale et culturelle …. ) par l’usage de la raison, l’utilisation critique des sciences….. Cette manière d’agir et de réfléchir a pour objectif d’assurer en permanence à chacun l’exercice de ses droits et de ses devoirs, sans discrimination et pour finalité, la Liberté ».

 

(6). LA DECLARATION DE 1789 INSPIRE LA LAÏCITE. La Laïcité ne sépare pas l’homme du citoyen. En déclarant les citoyens égaux en droit, la déclaration des droits de l’Homme », est universelle puisqu’elle intéresse tous les hommes. La Laïcité également. On pourrait dire alors que la Laïcité est un art de vivre universel.

On peut ajouter, en cette année, du cinquantième anniversaire de la « Déclaration Universelle des Droits de l’Homme » que ce texte de 1948 qui élargi le champ de la déclaration se 1789 est également porteur des idées laïques.

C. La Laïcité, comportement humain.

(a).LA LAÏCITE EST UN COMPORTEMENT DE L’HOMME. On ne peut pas parler de Laïcité, si on n’évoque, c’est évident, que le comportement particulier des individus, mais il faut bien voir tout de même que la Laïcité plonge profondément ses racines au plus profond de l’être. C’est ce que certains appellent la Laïcité intérieure.

 

(b). La Laïcité est issue de la LENTE EMANCIPATION DE L’HOMME, prisonnier des multiples aliénations venues du fond des âges et dont il tente de se dépouiller progressivement.

 

(c). Elle est d’abord dans le REFUS DE LA SOUMISSION A L’ARBITRAIRE, dans le refus des règles établies, dans le refus du conformisme. Comme le dit Jean Château, psychopédagogue de l’après-guerre. (penseur laïque, un peu oublié certes, mais chacun a les références de son âge) : « La pensée qui se veut libérée commence par dire non. En ce sens, c’est libre pensée que Socrate contre Anytus, que Jésus contre les Pharisiens, que Calvin contre le Vatican, tout autant que Voltaire contre la Sorbonne ou Jules Ferry contre le cléricalisme ». On pourrait bien évidemment allonger cette liste par des exemples historiques ou actuels.

 

(d). RESISTER, C’EST EN MEME TEMPS CONQUERIR ou préserver sa personnalité. C’est un peu le comportement naturel de l’enfant et de l’adolescent à certaines périodes de leur vie. L’éducation a quelquefois, malheureusement, pour objectif de les conformer trop strictement à la norme établie par les divers pouvoirs. Il arrive que l’homme dans certaines circonstances de sa vie soit aussi capable de dire non, de résister, de refuser. C’est le comportement de celui qui se veut suffisamment autonome pour ne pas renoncer. « Ceux qui ne renoncent pas. » (Cercle Condorcet) s’inscrivent dans la voie naturelle qui conduit à la Laïcité

 

(e) NE PAS RENONCER NE PEUT PAS NEANMOINS, SE REDUIRE à un simple réflexe négatif et systématique de défense. Ce serait le contraire d’un refus conscient, raisonné d’une soumission à un ordre établi. Ce ne serait pas l’affirmation d’une personne responsable. Ce serait qu’une sorte de mécanisme seulement réflexe. Pour dire non, consciemment et pertinemment, il faut être informé. Il faut savoir.

 

(f). LE SAVOIR, LA CONQUETE DU SAVOIR, la poursuite de l’appropriation des connaissances, la curiosité toujours insatisfaite, l’étude permanente, sont nécessairement les composantes d’un comportement laïque. Il n’est donc pas étonnant qu’on trouve toujours la préoccupation du savoir chez les hommes qui ont participé, d’une façon ou d’une autre, à l’émancipation de leurs semblables, dès l’aube de l’humanité, en passant par Socrate, Montaigne, Léonard de Vinci, les penseurs du « Siècle des Lumières », les V.Hugo, les Jean Rostan, etc. Ces hommes jalonnent la route qui conduit à la Laïcité. Il n’est pas étonnant qu’on rencontre toujours l’école pour tous, le partage du savoir, quand on se préoccupe de Laïcité.

 

(g). MAIS SAVOIR NE SUFFIT PAS. L’accumulation des connaissances, l’érudition ne permettent pas nécessairement de s’opposer en toute conscience. Il faut pouvoir juger de la qualité du savoir. Il faut pouvoir porter des jugements sur les faits, sur les phénomènes, sur les actes, sur les opinions, sur les pensées. Il faut pouvoir les mesurer, les peser, les classer, les hiérarchiser, etc. Il faut être capable de raisonner le plus objectivement possible. Il faut penser le plus scientifiquement possible. Il n’y a pas de Laïcité si, au-delà de la conquête des connaissances, s’il n’y a pas l’usage d’une pensée rationnelle. Il y a peut-être beaucoup à faire encore dans notre enseignement scientifique. « Il faut une véritable révolution pour qu’on apprenne enfin à comprendre au lieu de seulement mémoriser. »

 

(h). CETTE PENSEE, C’EST CELLE AUSSI QUI S’APPUYANT sur les savoirs acquis, sait observer, imaginer des hypothèses, inventer des moyens de vérifications, construire des montages expérimentaux, analyser des résultats, produire des preuves, relancer des hypothèses, etc. Mais, elle consiste aussi à savoir accepter des échecs provisoires, reconnaître son impuissance à résoudre certains problèmes, même s’il s’agit de problèmes fondamentaux. Elle consiste même à accepter preuves apportées qui contredisent nos hypothèses, nos espérances.

En outre, cette pensée rationnelle nous conduit à prendre en compte la complexité du monde et à nous résoudre à une part d’inexpliqué. Le temps n’est plus où des scientistes croyaient appréhender un monde simple. Le temps n’est plus où l’on pouvait croire que la science résoudrait tous les problèmes.

 

(i). CETTE PENSEE, C’EST FINALEMENT LA PENSEE CRITIQUE. Ce qu’on appelle habituellement l’esprit critique. C’est la vraie pensée scientifique. C’est un élément essentiel de la pensée laïque. Le développement d’une authentique pensée scientifique est nécessaire à la laïcité.

 

(j). On pourra alors admettre que dans les blancs, dans les vides laissés par la recherche scientifique, les hommes toujours préoccupés d’explications et plus particulièrement par l’explication des fins de l’humanité, imaginent des solutions diverses, des réponses variées personnelles ou collectives à leurs angoisses. Les choix sont multiples…

 

(k). LES HOMMES DOIVENT ETRE LIBRES DE CHOISIR leurs explications. Cette liberté de choix, dans ce domaine, comme dans d’autres est également un des éléments fondamentaux du concept de Laïcité. Il n’y a pas de Laïcité sans Liberté : liberté de conscience, liberté de pensée, mais aussi liberté d’expression.

 

(l). Il faut bien savoir de toute façon que cette liberté est relative. Jean Rostand, dans les années cinquante nous en avertissait déjà. « Voilà ce que je crois, étant bien entendu que l’on ne peut que croire et que toute la différence est entre les téméraires qui croient qu’ils savent et les sages qui savent qu’ils croient. Voilà ce que je crois avec mes gênes, mes hormones, mes réflexes, mon passé, mon expérience dérisoire, mon misérable savoir ».

 

(m). ON POURRAIT AJOUTER ENCORE, qu’on croit avec son affectivité, ses émotions, ses peurs, ses échecs, ses succès…. Mais qu’on croit aussi, avec les traditions, les cultures, l’argent, le profit, l’orgueil, l’arrivisme, les religions, les anti-religions, etc.. Le problème posé est bien celui de l’aliénation de la pensée.

 

(n). Pour résoudre ces problèmes de choix personnels des individus, on a imaginé la « Tolérance ». Ce n’était, comme le dit M.Vovelle, qu’une étape sur le chemin de la Laïcité. « Dans l’histoire, on voit cheminer l’idée de tolérance, ensuite l’idée de liberté de conscience, ensuite l’idée de séparation de l’Eglise et de l’Etat. »

On sait mieux, par exemple, depuis la commémoration de l’Edit de Nantes que la tolérance des Protestants n’en a pas fait, du tout, à l’époque, des sujets du roi égaux aux autres.

Je dis, quant à moi, que dans le cadre d’une LAÏCITE QUOTIDIENNE, D’UNE LAÏCITE PERSONNELLE, D’UNE LAÏCITE INTERIEURE, comme on le dit quelquefois ce comportement ne convient pas tout à fait. C’est une vertu octroyée. Elle est le fait de celui qui veut bien. Elle n’est pas un droit. Elle ne relève donc pas de l’égalité. Elle a un aspect paternaliste. Elle n’implique pas la réciprocité ni la reconnaissance de l’autre comme un pair. Je préfère à la tolérance, le respect le plus absolu de l’autre. La vraie Laïcité implique beaucoup plus que la tolérance, elle demande quelque chose de plus profond de plus fondamental. La Laïcité, c’est le respect le plus profond et le plus intransigeant de l’autre.

Le respect de l’autre, c’est peut-être l’élément constitutif central de l’idée de Laïcité. C’est, je crois, ce qui en fait un principe fondamental, universel.

 

(o). De la même façon, on a imaginé LE PRINCIPE DE NEUTRALITE. Déjà F.Buisson dénonçait la neutralité dans « le dictionnaire de la pédagogie » 1883. « Si par Laïcité … il fallait entendre la réduction de l’enseignement à l’étude de la lecture et de l’écriture, de l’orthographe et de l’arithmétique, à des leçons de choses et à des leçons de mots, toute allusion aux idées morales, philosophiques ou religieuses étant interdites comme infraction à la neutralité, nous n’hésiterions pas à dire que s’en serait fait de notre enseignement national ». Il ajoute parlant de l’instituteur : « Il faut qu’il ait le droit et le devoir de parler au coeur aussi bien qu’à l’esprit, de surveiller dans chaque enfant l’éducation de la conscience, au moins à l’égal de toute autre partie de son enseignement. Et un tel rôle est incompatible avec l’affectation de la neutralité, ou de l’indifférence, ou du mutisme obligatoire sur toutes les questions d’ordre moral, philosophique ou religieux ».

Il faudrait ajouter que Jean JAURES, quant à lui, a était particulièrement virulent eu regard de la neutralité. « La neutralité scolaire ne pourrait donc pas, à moins d’aller jusqu’à la suppression de tout enseignement, retirer à la science moderne toute son âme de liberté et de hardiesse. Mais ce qu’on attend de l’école, c’est qu’elle réduise au minimum cette âme de liberté, que, sous prétexte de ménager les croyances, elle amortisse toutes les couleurs, voile toutes les clartés, ne laisse venir à l’esprit les vérités scientifiques qu’éteintes et presque mortes ». Autre citation : « IL N’Y A QUE LE NEANT QUI SOIT NEUTRE ».

 

Ces citations concernent plutôt l’institution, nous y reviendrons.

Je les retiens surtout dans le cadre d’une Laïcité quotidienne. Je ne crois pas que la neutralité soit dans la vie de tous les jours un bon moyen pour vivre ensemble et résoudre les problèmes. Elle est stérilisante. Elle est castratrice. Elle étouffe les débats. Elle empêche l’expression des uns et des autres. Elle est un obstacle à la compréhension de l’autre. C’est un obstacle à la libre expression.

 

(p). A la neutralité, à la fermeture, à l’enfermement des hommes dans des catégories closes, nous préférons l’ouverture, la confrontation, le débat.

A LA PALE TOLERANCE, qui admet l’écart mais qui rejette l’autre dans un monde étranger, nous préférons la reconnaissance à l’autre d’un droit égal au nôtre. En fait, nous lui reconnaissons la dignité. Il a droit à notre respect le plus authentique. Nous avons droit, de sa part, au même respect réciproque. Il s’agit d’une reconnaissance mutuelle de la dignité de chacun. La dignité ne se hiérarchise pas. Il n’y a pas d’individus plus dignes les uns que les autres. Le respect de la dignité de l’autre, c’est, sans doute, un des éléments fondamentaux de la Laïcité.

 

(q). Le respect de l’autre, la dignité qu’on lui doit, la liberté d’expression de chacun, la liberté de choix qu’on lui reconnaît conduisent naturellement à la nécessité du dialogue. Chacun à le droit d’exposer ses idées, chacun à le droit d’être écouté. Chacun a le droit de défendre ses positions avec la plus grande force. Je dirais, chacun a le devoir de défendre ses opinions au grand jour. La confrontation des idées, des opinions, des croyances, des idéologies, que sais-je encore, vaut mieux que l’ignorance réciproque des hommes entre eux. Le dialogue doit être une pratique naturelle et normale d’une Laïcité authentique.

Citons là, ce que dit Madeleine Riberioux de la pensée de Jaurès.

« L’ESPRIT DE LA LAÏCITE , c’est de poser tous les problèmes, aussi bien tous les problèmes religieux que les problèmes politiques et sociaux les plus hauts, les plus difficiles : la lutte des classes, l’internationalisme, la critique de la colonisation. Ce qu’il reproche à la mise en oeuvre de la Laïcité par les dirigeants républicains, c’est d’occulter les problèmes…. On a le droit de s’interroger sur l’histoire des religions et sur les fondements des conflits de classes. Il faut insister sur cet aspect de la pensée de Jaurès ».

C’est bien de dialogue qu’il s’agit.

 

(r). Pour toutes ces raisons, LA LAÏCITE EST BIEN UNE PRATIQUE SOCIALE, un art de vivre dans une société de liberté, d’égalité des droits. où règne le respect de la dignité des êtres humains. Il n’y a pas de Laïcité sans respect de la dignité de l’autre. C’est un principe qui vaut pour tous les hommes.

Voilà pour ce qu’on pourrait appeler, une Laïcité intérieure à usage de l’individu laïque.

D. Une Laïcité institutionnelle

(a). Dans une société, la Laïcité ne peut pas se limiter à un comportement individuel, voire au dialogue entre deux ou plusieurs individus. Pour prendre toute sa dimension, pour être efficace au niveau de tous, elle ne doit plus dépendre du bon vouloir des individus, mais elle doit s’inscrire dans le droit.

Lorsque dans un Etat, elle s’inscrit dans le droit, dans la loi, dans les institutions. La Laïcité devient institutionnelle.

 

(b). La Laïcité institutionnelle suppose que les fonctions essentielles d’un Etat, le service public, ne soient plus sous la dépendance de pouvoirs autres que ceux que l’Etat se donne. Ainsi l’Etat ne peut pas dépendre d’un cléricalisme qui serait, par exemple, l’appareil d’une religion. Dans un pays démocratique, de plus, l’autorité de l’Etat ne peut pas dépendre d’une autre légitimité que celle qu’il tient du peuple.

 

(c). CE N’EST CEPENDANT PAS SI SIMPLE, POUR UN ETAT, même démocratique, ou même surtout démocratique, de se dégager des forces cléricales qui pèsent sur lui. Une organisation étatique rationnelle est le résultat d’un long cheminement issu d’une société globale qui mêle toute les fonctions, tous les services, et se réfère à des forces imaginaires, occultes, à des pouvoirs divins. Ainsi, les jeux olympiques grecs sont d’abord des fêtes qui mêlent le sport, certes, mais la poésie, le théâtre, la politique et bien d’autres choses encore. C’est, en fait, l’ensemble de la culture qui est concerné. mais, ces manifestations sont d’abord des manifestations religieuses, à la gloire de divinités. Les « Lendits » du Moyen-Age, les grandes foires, sont aussi et d’abord des manifestations religieuses, à la gloire de l’Eglise catholique, auxquelles se mêlent encore le sport, le théâtre, diverses formes de culture, et, ici, de plus, le commerce. La fête comme le droit y sont sous la dépendance de l’Eglise. Cette globalité constitue la culture, elle imprègne inconsciemment l’esprit des gens, elle structure les mentalités. De ce fait les pensées deviennent naturellement religieuses. Le pouvoir clérical n’a même pas toujours besoin de s’exprimer, il est dans les consciences-mêmes.

 

(d). C’EST A PARTIR DE CETTE CONFUSION DES MENTALITES que l’Etat autonome doit se constituer. Il faut bien dire que l’individu laïque ne se retrouve pas toujours dans les institutions qui se veulent laïques. Il y a une sorte de malaise de la conscience individuelle laïque, face aux institutions laïques. Il y a une marge, sinon un fossé entre ce qu’on souhaiterait et ce qui s’institue péniblement et lentement.

 

(1) En France, on rencontre quelques germes d’émancipation de l’Etat, au XIIIème siècle déjà, dans la Lutte de Philippe le Bel, contre la puissante Eglise de Rome.

Toutes les tentatives de GALLICANISME contre l’autorité des Papes vont dans ce sens. Bossuet disait en 1682 : « Que le Pape et l’Eglise n’ont de pouvoir que sur les choses spirituelles et qui concernent le salut éternel et non point sur les choses civiles et temporelles… Les rois et les souverains ne sont soumis dans les choses temporelles à aucune puissance ecclésiastique par l’ordre de Dieu ».

Le gallicanisme est bien sûr loin de la Laïcité telle que nous la concevons. Il est déjà une réaction qui va vers la Laïcité.

 

(2) On peut, en outre, considérer, comme un événement important sur LE CHEMIN QUI CONDUIT A LA LAÏCITE, la proclamation de « l’Edit de Nantes, en 1598, il y a quatre siècles. L’Edit de Nantes n’est pas un acte laïque tel qu’on le concevrait aujourd’hui, puisqu’il s’agissait seulement de tolérance. La dimension du respect et de l’égale dignité de l’autre n’est pas prise en compte, loin de là. Cet acte ne faisait pas des protestants des égaux des catholiques. Les Protestants ne devenaient pas d’authentiques sujets du roi. Ils étaient simplement « tolérés ». C’est tout de même une réaction anticléricale.

(3) Il faudra attendre, le 26 août 1789, pour que le premier acte authentiquement laïque apparaisse sous la forme de la « Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen ». La liberté religieuse est enfin proclamée.

 

PLUSIEURS ARTICLES, EN FAIT, CONCERNENT LA LAÏCITE

(a). L’article 1. « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit, les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune ». La liberté et l’égalité (des droits) sont des principes constituant de la Laïcité.

(b). L’article 3. « Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qu’il n’en émane expressément ». On est bien, ici, dans le cadre de la séparation de l’Eglise et de l’Etat.

(c). L’article 10. Bien évidemment. « Nul ne peut être inquiété pour ses opinions même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public. »

(d). L’article 11. « La libre communication des pensées et des opinions est un droit des plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de cette liberté dans les cas déterminés par la loi ». La liberté d’expression répond bien également aux exigences de la Laïcité.

 

On a noté tout de même que cette liberté religieuse concernait surtout les protestants et qu’il a fallu attendre 1791 pour que les Juifs soient concernés et que cette reconnaissance laissait de côté les athées. Portalis qui défendait pourtant le pluralisme religieux, disait à ce sujet : « Le scepticisme de l’athée isole les hommes autant que la religion les unit ; il ne les rend pas tolérants mais frondeurs, ils dénouent tous les fils qui nous attachent aux autres… » Malgré la Déclaration des Droits de l’Homme, la bataille était loin d’être terminée.

 

(4). LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGE DE 1790 est particulièrement ambiguë. La Révolution ne rompt pas avec l’Eglise. Elle récuse certes la prééminence de l’Eglise sur l’Etat. Elle essaie en créant « l’Eglise constitutionnelle  » de la mettre à son service, de la placer sous le contrôle du peuple. C’est une forme incontestable de gallicanisme. On a parlé de gallicanisme extrême. Le traitement des prêtres est assuré par l’Etat. Est-ce un progrès vers la laïcisation ? Malgré la Révolution, le clergé catholique conserve encore un pouvoir important.

 

(5). La constitution de 1791, fait, quant à elle, avancer le problème par la laïcisation de l’état civil. « Le pouvoir législatif établira pour tous les habitants, sans distinction, le mode par lequel les naissances, les mariages et décès seront constatés ; et il désignera les officiers publics qui en recevront et conserveront les actes ».

 

(6). On oublie souvent que le Directoire a prononcé véritablement la première séparation de l’église et de l’Etat dans la constitution de l’an III. « Nul ne peut être empêché d’exercer, en se conformant à la loi, le culte qu’il a choisi. Nul ne peut être forcé de participer aux dépenses d’un culte. La République n’en salarie aucun ». Cette séparation ne résista pas aux dispositions du Concordat de 1801.

 

(7). LE CONCORDAT CONCLU PAR NAPOLEON avec le pape en 1801 et complété par les articles organiques de 1802 est ambigu, certes. Certains y voient une sorte de prélude à la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat. C’est aller un peu loin. Le Concordat, d’abord, est un acte bilatéral, un contrat, il suppose des compromis. Il n’est pas une décision d’un Etat autonome comme l’est la loi de 1905. Si le Concordat reconnaît quelques religions : la religion catholique, bien évidemment, puis les deux cultes protestants, ainsi que le judaïsme. « L’indifférentisme », comme on disait, et l’athéisme ne sont que tolérés. Ceux qui ne sont pas catholiques ne sont pas devenus exactement les égaux des catholiques. La religion catholique n’est plus en droit strict religion d’Etat, mais elle reste la religion dominante. Elle conserve des privilèges par rapport aux autres confessions. Il faut ajouter que ces privilèges vont s’accroître avec la Restauration et le Second Empire. Les cardinaux deviendront membres de droit du Sénat. Alors que le Directoire avait tenté une séparation rigoureuse de l’Etat et de l’Eglise. Le Concordat et ses suites nous éloignent de cette disposition. La Laïcité n’est jamais gagnée. Les adhérences diverses des mentalités, les pressions qui se traduisent dans la vie politique, provoquent des régressions. La vigilance s’impose en permanence.

 

(8). LES LOIS SCOLAIRES DE 1881, 1882 ET 1886 (Loi Goblet), après la proclamation difficile de la République constituent cependant une avancée sérieuse. En 1881, la gratuité de l’enseignement est proclamée. La loi de 1882 proclame l’obligation scolaire. IL faut dire que ce n’est pas une loi bien acceptée. Pour des raisons en partie économique les parents n’appréciaient pas toujours une loi qui leur enlevait de la main-d’oeuvre ou des ressources financières apportées par leurs enfants. Il a fallu attendre 1946 et les allocations familiales pour que ce problème soit réellement résolu. Les lois de 1882 et 1886 concernent la neutralité scolaire, la laïcisation des programmes. La loi de 1882 précise que l’enseignement religieux donné aux élèves de l’école publique doit l’être en dehors des heures de classe. Par ailleurs, la loi organique de 1886 institue, régularise, tolère l’école privée, sous certaines conditions. Il s’agit de l’école privée indépendante de l’Etat dont la seule obligation est de donner un enseignement qui « ne soit pas contraire à la Constitution et aux lois ».

Ces lois scolaires ne sont pas impératives sur tous les points. De plus comme vous le savez, elles ont connu sous la Quatrième et la Cinquième République de nombreuses et graves altérations. leurs adversaires ont même évoqué des aspects de la Laïcité, la liberté et l’égalité pour se justifier. Il faut dire même que, dès le début, des dérives se sont manifestées. Le programme de morale, lui-même, établi par Paul Bert, comprenait « les devoirs envers Dieu ». Cette disposition n’a disparu qu’en 1923 !

Tout ce-ci pour dire que même dans les fortes périodes de l’école laïque et de la laïcité conquérante, tout n’était pas si facile.

 

(9). Enfin vint LA LOI DE 1905, dite “ Loi de séparation des églises et de l’Etat ”

 

(a). Cette loi qui met fin au Concordat n’est pas un contrat qui lierait deux parties. Certes, des consultations ont eu lieu, mais la loi est une loi de l’Etat. Elle n’engage que l’Etat, elle n’engage pas les églises. C’est l’acte d’un Etat souverain. C’est une rupture considérable d’avec le passé, y compris avec la Révolution et avec « la constitution civile du Clergé ».

 

(b). Article 1. « LA REPUBLIQUE ASSURE LA LIBERTE DE CONSCIENCE. ELLE GARANTIT LE LIBRE EXERCICE DES CULTES, SOUS LES SEULES RESTRICTIONS EDICTEES… DANS L’INTERET DE L’ORDRE PUBLIC ».

Elle proclame donc d’abord la liberté de conscience. Cela concerne l’individu. mais, elle ne s’arrête pas là, elle garantit également « le libre exercice des cultes ». Par « culte », il faut entendre religion. C’est donc que la loi reconnaît la liberté collective des religions. Cette disposition permet aux églises de s’organiser selon leurs propres règles.

 

(c). Article 2. « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte… Pourront toutefois être inscrites au budget les dépenses relatives à des exercices d’aumônerie et destinées à assurer le libre exercice des cultes dans des établissements publics tels que lycées, collèges, écoles, hospices, asiles et prisons. »

Ce texte est très net et impératif dans sa première phrase, c’est une rupture nette avec le Concordat et les pratiques antérieures. Sauf pour l’Alsace et la Moselle sous l’autorité allemande à cette époque. Il signifierait que l’Etat et les églises sont financièrement, totalement séparés

Cela est conforme à la conscience laïque des individus. Mais, il faut constater que déjà le texte ouvre des brèches par lesquelles des adversaires de la Laïcité tenteront ultérieurement de passer.

Il faut ajouter que le ‘terme « reconnaît » se réfère seulement aux quatre religions existantes à cette époque mais qu’il n’exclue nullement d’éventuelles autres religions. Contrairement à ce qu’on entend souvent l’Islam, par exemple, n’est pas juridiquement exclu par la loi de 1905.

 

(d). L’article 4. « … les biens immobiliers des menses, fabriques, consistoires et autres établissements publics de cultes avec toutes les charges et obligations qui les grèvent… seront transférées… aux associations qui en se conformant aux règles d’organisation générales du culte dont elles se proposent d’assurer l’exercice se seront légalement formées… »

Cet article accorde aux religions, en fait, une liberté collective. Les religions ne sont pas confinées comme la souhaitait Combe à la sphère des libertés privées. Ce texte ouvre la voie aux associations cultuelles.

 

(e). L’article 12. Cet article confirme et étend une disposition du Concordat qui concernait seulement l’Eglise catholique: les édifices religieux « sont et demeurent propriété de l’Etat, des départements et des communes…

 

(f). L’article 13. Il est quant à lui sans ambiguïté.

D’abord, il confirme que les églises bénéficient d’une liberté collective. Un autre article, ultérieur, l’article 20, indique même que « Ces associations peuvent constituer des unions ayant une administration ou une direction centrale ».

Mais, l’article 13 va plus loin. « Les édifices servant à l’exercice public du culte, ainsi que les objets les garnissant, seront laissés gratuitement à la disposition des établissements publics du culte, puis des associations appelées à les remplacer. » Malgré l’opposition du pape et l’affaire des inventaires, c’est finalement une bonne affaire pour les églises, car l’entretien de ces bâtiments « publics » constitue une sorte de subvention déguisée. Une loi de 1908 confirme d’ailleurs cette disposition et exonère les églises de l’impôt foncier.

Seront enfin crées dans cette suite, par une la loi de compromis en 1921, les associations cultuelles, dites « diocésaines » qui reçoivent l’accord de Pie XI, successeur de Pie X.. Elles font la part belle à l’Eglise catholique en donnant à l’évêque la présidence de droit de l’association et une part importante dans leur constitution. Enfin, les associations pourront, si elles le souhaitent, choisir la forme des associations de la loi 1901…

 

(g). L’article 26 interdit les réunions politiques dans les locaux de culte.

 

(h). Les articles qui suivent, 25, 27, 28 règlent dans un sens finalement libéral, les problèmes des cérémonies, processions, des sonneries de cloches, des emblèmes religieux, des croix dans les lieux publics, etc…. Ces dispositions ne sont pas toujours telles qu’on les souhaiterait au nom d’une laïcité non ambiguë.

 

(i). La loi de 1905 est manifestement une loi importante, sans doute la plus importante de nos lois concernant la Laïcité. ELLE ETABLIT LA RUPTURE AVEC L’EGLISE CATHOLIQUE, NON PAS AVEC LES CROYANTS, MAIS AVEC LA PUISSANCE CLERICALE DE LA HIERARCHIE DE L’EGLISE. D’autre part, elle veut, au moins dans ses articles fondamentaux rompre avec l’intervention de l’Etat dans les affaires religieuses. Son examen montre tout de même que cette rupture n’est pas aussi fondamentale que la transcription de l’idéal laïque dans la loi aurait pu le souhaiter. La loi de 1905 laisse des ouvertures dans lesquelles des lois anti-laïques pourront s’engouffrer.

 

(10). La constitution de 1946. C’est en vertu de La « Déclaration des Droits de l’Homme » et de la loi de 1905 que les constituants de 1946 ont fait de la République une république « laïque ». Cette disposition a été reprise dans la « Constitution de 1958 ». C’est une officialisation importante de cette notion. Le problème reste cependant toujours l’interprétation qui lui sera donnée. Cette reconnaissance constitutionnelle n’a pas empêché les dérives que nous connaissons.

 

(11). Des dérives légales sont apparues notamment dans le domaine scolaire. LA LOI DE 1905 A LAISSE DES PORTES OUVERTES. La loi organique de l’enseignement de 1886 a admis l’existence, dans des conditions assez précises cependant, d’un enseignement privé. Par ces brèches, peu après la Libération, dès 1949, se sont engouffré un certain nombre de dispositions législatives que nous avons combattues. Elles visaient à développer, au nom de la Liberté, l’enseignement privé essentiellement confessionnels à l’origine. Il s’agit des lois qui vont de la loi Barangé à la loi Guermeur et à la tentative avortée d’extension de la loi Falloux. On est allé si loin que l’enseignement privé, restrictivement limité, tel que le prévoyait la loi Goblet a pour l’essentiel pratiquement disparu pour être remplacé par un enseignement contractuel, plus ou moins religieux. Cet enseignement contractuel, a réussi le tour de force de combiner, au profit de certaines familles, les avantages de l’enseignement privé, notamment les pires, ceux qui permettent la ségrégation des enfants et les avantages de l’enseignement public, la prise en charge presque totale des frais de cette scolarité. Il leur manque encore quelques avantages, mais on peut faire confiance à ce lobby pour les obtenir bientôt.

 

(12). DANS LA VIE DE TOUS LES JOURS, D’AUTRES DERIVES EXISTENT.

 

(a). Elles sont de plusieurs sortes.

Les plus graves sont celles qui proviennent de l’Etat lui-même. Il n’en a pas manqué : des obsèques d’un Président de la République aux déclarations d’un autre auprès du Pape. Dans notre région même, on a bien vu un préfet prenant une décision au nom de l’Etat en affirmant ses convictions religieuses. On pourrait en citer beaucoup d’autres, ne serait-ce que le subventionnement d’une nouvelle cathédrale, par des moyens certes, légaux, mais tout de même, pas très laïque, suivant la conception que nous nous faisons de la Laïcité. Citons encore, les moyens de l’Etat mis largement à la disposition d’un grand show papal, etc. Je suis quant à moi, régulièrement choqué, à l’occasion de grandes catastrophes, malheureusement il en existe, par l’organisation d’obsèques religieuses officielles, souvent oecuméniques qui ne laissent aucune place aux athées, aux agnostiques, etc. N’est-ce pas la cérémonie publique officiellement laïque qui devrait avoir la priorité et regrouper toutes les familles ?

Ce qui me paraît plus grave encore, devant ces entorses quotidiennes à la laïcité, c’est l’absence de réactions des gens, l’apathie, le laisser-faire, comme si cela allait de soi, comme si c’était normal.

 

(b). Que penser de tout cela ?

D’abord, il nous faut constater que la législation laïque, celle qui permet de donner un aspect concret, institutionnel aux idées laïques est très imparfaite, que même les textes fondamentaux ont laissé des blancs largement exploités par la suite. Il y a un fossé entre la laïcité intérieure, celle du citoyen laïque qui réfléchit journellement à ces problèmes et la laïcité institutionnelle. Il y a des moments, où franchement l’individu laïque, se trouve en contradiction avec la loi laïque, bien que, être légaliste, accepter la loi votée par le peuple soit dans une démocratie, aussi, un des éléments de la pensée laïque.

LE COMBAT LAÏQUE N’EST JAMAIS TERMINE. Le propre de la pensée laïque est de rester en éveil. Les tâches ne manquent pas.

E. Les chantiers actuels

(a). Les problèmes scolaires ont longtemps constitué l’essentiel du combat laïque. C’est que l’école, la formation du citoyen sont au coeur du problème laïque. Il faut bien dire que ce combat n’a pas toujours été efficace. Il ne s’agit pas de l’abandonner. Il faut bien dire que l’école contractuelle, ségrégationniste a la faveur d’une partie de l’opinion. Il serait vain de vouloir la supprimer d’un trait de plume. Il est impossible en France, à l’heure actuelle, de trouver une majorité parlementaire qui serait capable de le faire. Alors faut-il baisser les bras ? Je ne le crois pas. Je crois que c’est seulement par le haut qu’on peut s’en sortir. Il faudra bien exiger un jour, que ces établissements, qui sont subventionnés par l’Etat et les collectivités locales, dont le personnel a maintenant les mêmes qualifications que le personnel d’Etat aient aussi les mêmes contraintes que l’enseignement public..

Alors, ce jour-là !

 

(b). Par ailleurs hors des problèmes scolaires les dérives de la loi de 1905 et de ses textes d’application ne manquent pas. Nous avons parlé tout à l’heure de quelques grandes dérives. mais il y a aussi celles de tous les jours qui paraissent naturelles : la bénédiction de ceci ou de cela, l’annonce pour la cérémonie du 11 novembre des offices religieux par le maire, etc, etc., Le combat doit être aussi celui-là.

 

(c). Au-delà de cette lutte permanente contre les cléricalismes religieux, il faut se rendre compte qu’aujourd’hui, d’autres forces occultes, d’autres cléricalismes, aliénant l’homme apparaissent, soit qu’ils étaient auparavant plus ou moins cachés, soit qu’ils soient nouveaux.

Au nom du respect le plus intransigeant de l’homme, nous ne pouvons accepter tout ce qui constitue une atteinte à sa dignité : les aliénations, les asservissements, les pouvoirs illégitimes, quels qu’ils soient attentant à l’intégrité de l’homme dans son corps, dans son esprit, dans ses aspirations les plus profondes.

 

(d). Ainsi, au nom de la dignité, nous ne pouvons accepter la « fracture sociale » qui rend les uns de plus en plus pauvres pendant que d’autres deviennent de plus en plus riches. Au nom de cette même dignité, nous ne pouvons pas accepter que la moitié sud du monde vive dans la pauvreté, la misère, la maladie, l’ignorance.

 

(e). Au nom de la liberté individuelle, nous ne pouvons accepter qu’ici ou là, des gens soient martyrisés, percutés, torturés, voire anéantis en raison de leur religion, de leurs opinions, de leur ethnie, de leur langue, de leur identité, de leurs modes de vie, etc. En fait, il nous est intolérable que la « DECLARATION UNIVERSELLE DES DROITS DE L’HOMME » soit, cinquante ans après aussi souvent violée.

 

(f). Au nom de la dignité due à tout être humain, nous ne pouvons accepter, qu’en France même, certains exploitant les difficultés sociales, le mal de vivre, la peur, prêchent l’exclusion, la haine de ceux qui leur sont différents et dont ils se croient naturellement supérieurs. Ils foulent aux pieds les valeurs de la République, la liberté des personnes, la vraie fraternité entre les hommes. Il nient l’égalité des droits. Voilà un combat laïque. Le racisme, la banalisation du racisme, qui exploite, sans vergogne, les tendances profondes hétérophobes, inconscientes et nie les valeurs qui constituent la dignité humaine, voilà un cléricalisme à combattre.

 

(g). Par ailleurs, nous ne pouvons admettre les pouvoirs occultes qui se développent dans notre monde, pèsent sur la vie matérielle des gens, font pression aussi sur leurs esprits, sur leurs pensées, brouillent leur jugement. Ils fonctionnent comme des sortes de religions. Il y a les sectes, certes, qui aliènent l’homme sous le faux prétexte d’une croyance. Mais, il ne faudrait pas oublier la poursuite effrénée de l’argent facile, la presse à scandales, les médias abêtissants, la publicité sans scrupule, la multiplication des jeux d’argent et de hasard créateurs de faux espoirs, l’astrologie, les sciences dites occultes, etc.

Il faudrait noter que tous ces pouvoirs utilisent, au grand jour, des techniques dites de « communication » qui frappent directement l’inconscient humain, diminuant les défenses rationnelles et conscientes de l’individu.

 

(h). Peut-être faut-il signaler que la PUBLICITE DEVIENT LEGALE A L’ECOLE. Un vrai scandale ! Avez- vous eu vent d’une quelconque réaction ? Moi pas.

 

(i). Des atteintes à la dignité ? Il y en a bien d’autres. On peut considérer que se sont de nouvelles cléricatures. C’est le pouvoir des nouveaux clercs, de ceux qui savent, de ceux qui croient savoir ou qui disent qu’ils savent, des experts de toutes sortes, des commissions de ceci ou de cela qui, peut-être, comme les scientistes d’hier qui confisquaient la part de liberté de chacun, confisqueraient, volontiers, aujourd’hui, les décisions essentielles qui doivent rester du domaine de la souveraineté du peuple.

On pourrait poursuivre longtemps

F. Arrivons au terme de cet exposé.

J’ai essayé de montrer que la Laïcité est d’abord, une façon d’être, de se comporter, de réfléchir de vivre en mettant au premier plan le respect de l’homme dans toutes ses dimensions. Ce n’est pas facile tant l’homme est prisonnier de multiples adhérences qui l’empêchent de penser et d’agir librement. Etre laïque, c’est tenter de se rendre le plus autonome possible, le plus libre possible. Ce combat sur soi n’est jamais terminé. LA CONQUETE DE SA PROPRE LAÏCITE N’EST JAMAIS ACHEVEE. Elle s’apparente à la poursuite d’une culture toujours incomplète.

J’ai, en outre essayé de montrer que cette laïcité personnelle est peu de chose finalement, si elle ne se traduit pas dans la société, notamment dans le domaine des institutions, dans le domaine du droit. C’est ce qu’on a appelé la « laïcité institutionnelle ».

Il faut dire là que le droit est loin de satisfaire les consciences individuelles laïques. Un fossé existe entre les pensées laïques et la législation qui devrait consacrer la séparation des églises et de l’Etat. Sans doute, le problème est démocratiquement plus difficile à résoudre que celui qui se situe dans les consciences individuelles. Les mutations des mentalités collectives sont lentes. Elles ne sont pas progressivement linéaires. Elles sont sujettes à des régressions…

 

Ne perdons pas espoir, ne nous décourageons pas, restons en éveil, opiniâtres, pugnaces. Le combat n’est pas terminé d’autant que de nouvelles cléricatures sont aussi à combattre.

 

Peut-être, demain, la majorité des citoyens de notre pays voudra bien admettre, ce que nous croyons, que LA LAÏCITE N’EST PAS UN PROBLEME, mais qu’elle est, au contraire, UNE SOLUTION A DE NOMBREUX PROBLEMES.

Guy Garnier

Conférence de Guy Garnier, donnée le 12 déc. 1998, à Aix-en-Provence, pour La Libre Pensée 13 / Aix-en-Provence (groupe Francisco Ferrer)