Bourdieu Voile Laïcité, bando 8.16 (c) PhI

Bourdieu Occulte le Voile et la Laïcité

« En projetant sur cet événement mineur [lycée de Creil], […] le voile des grands principes, liberté, laïcité, libération de la femme« 

[Voile] Un problème peut en cacher un autre

par Pierre Bourdieu, 1989

[Laïcité Scolaire. Laïcité Midi ne partage pas le point de vue de P. Bourdieu, ni celui de la LDH de Toulon, pas plus,  que  celui (très voisn) de la LDH nationale. Cette publication illustre le point de la majorité de la LDH (mais non de la totalité des sections de la LDH ; citons en particulier, la LDH Aubagne-la Ciotat, qui est proche des idées laïques et sociales du philosophe Henri Pena-Ruiz). Notre site publie des textes d’opinions différentes afin d’alimenter les débats et les recherches.]

Le débat qui s’est engagé à propos du port du foulard (arbitrairement appelé « islamique ») est révélateur de l’état du débat politique en France. L’emprise de médias qui ne connaissent que la recherche du sensationnel, l’empire des sondages qui permettent de transformer les faux-problèmes médiatiques en objets de consultation « démocratique », la volonté gouvernementale de réduire la politique à la gestion, la fermeture sur soi d’un parti socialiste qui pense et agit moins par référence à la réalité politique qu’en fonction des enjeux de la concurrence interne pour la succession, tout un ensemble de facteurs se conjuguent pour orienter le débat public vers des questions plus ou moins futiles, ou, pire, vers des questions réelles réduites à la futilité.

C’est le cas du débat sur le problème posé par trois jeunes filles de Creil qui sont venues au lycée avec un fichu sur la tête… En projetant sur cet événement mineur, d’ailleurs aussitôt oublié, le voile des grands principes, liberté, laïcité, libération de la femme, etc., les éternels prétendants au titre de maître à penser ont livré, comme dans un test projectif, leurs prises de position inavouées sur le problème de l’immigration : du fait que la question patente – faut-il ou non accepter à l’école le port du voile dit islamique ? – occulte la question latente – faut-il ou non accepter en France les immigrés d’origine nord-africaine ? -, ils peuvent donner à cette dernière une réponse autrement inavouable.

En livrant ainsi, imprudemment, leur impensé, ils contribuent à faire monter l’angoisse, génératrice d’irrationnel, qu’éprouvent nombre de Français devant cette réalité. Ils ne font que retarder le moment où sera affirmée courageusement la nécessité de mobiliser les moyens de donner à des immigrés le plus souvent « désislamisés » et déculturés (ils ignorent tout, pour la plupart, de leur langue et de leur culture d’origine), la possibilité d’affirmer pleinement leur dignité d’hommes et de citoyens. Le moment est venu, pour les intellectuels européens, de sommer les gouvernements nationaux et les instances européennes de concevoir et de mettre en œuvre un vaste programme commun d’intégration économique, politique et culturelle des immigrés.

[1] Source : archives du Collège de France, daté de novembre 1999. Extrait de Pierre Bourdieu, Interventions, 1961-2001. Science sociale & action politique. Textes choisis et présentés par Franck Poupeau et Thierry Discepolo, Agone (Marseille, France), 2002.

création, 13.3.14 et avant (publication de la LDH 83 Toulonldh-toulon.net : 1.1.13 – « article de la rubrique laïcité > problème du voile » ; texte écrit, mais non-publié, en novembre 1989, au moment de la première « affaire du [port du] voile [islamique] » [à l’école] : celle [d’un établissement scolaire] de Creil.)